Pourquoi des élections si serrées ?

Publié le par Fouquier-Tinville


Article paru dans l'édition du Monde du 20.09.06
Mexique, Italie, Allemagne : les scrutins se décident à quelques voix près. Un scientifique explique :

Le Mexique se trouve dans un paradoxe démocratique que l'on a toujours cru impossible car totalement improbable. Un président conservateur a été élu avec seulement 233 831 voix de plus que son concurrent de gauche, sur un total de 41,6 millions de votants, soit un avantage de 0,56 %. Ce dernier refusant sa défaite.

Et, pourtant, cet événement rare s'était déjà produit très récemment en Italie, où le candidat de gauche Prodi a bénéficié de 24 755 voix d'avance sur 38 millions de votants, soit 0,06 %. Là encore, le candidat perdant, le conservateur Berlusconi, a contesté les résultats durant un certain temps, avant de finalement s'incliner.

Mais avant ce fut l'Allemagne en 2005, avec une différence de 0,92 % entre Schröder et Merkel. Et encore avant, le tout début de cette série de scénarios improbables fut la mémorable bataille Bush-Gore aux Etats-Unis en 2000, avec les fameuses 537 voix de Floride. In fine, Bush l'emporta grâce au système des grands électeurs, bien que nationalement Gore obtînt un petit plus de 0,5 % sur 100 millions de votants.

A chaque fois, il y a eu un affrontement juridique, par ailleurs très compréhensible, sur la validité du petit excès de voix du candidat gagnant. Mais plutôt que se focaliser sur le comptage de ces quelques voix, il faudrait inverser la question. Ce qui est remarquable, c'est le fait, a priori incroyable, que plusieurs dizaines de millions d'électeurs puissent voter quasiment à exactement 50/50, et ce, pour deux candidats dont les programmes sont très différenciés, avec en plus des choix politiques essentiels à faire. Car quel que soit l'heureux bénéficiaire des quelques voix gagnantes, cela ne change rien à la fragilité du résultat, avec sa contestation naturelle par l'autre candidat. Un avantage de moins de 1 % sur des millions de votants sera toujours contestable.

En effet, la légitimité des institutions démocratiques repose sur l'acceptation générale qui donne tout le pouvoir au candidat majoritaire, au détriment du candidat minoritaire. Ce qui suppose bien sûr l'existence d'une majorité claire. Mais la question se pose alors de savoir si l'on peut fonder cette légitimité démocratique sur une majorité qui se réduit à quelques milliers de voix, car dans un contexte de dizaines de millions de votes, quelques milliers de voix sont quasiment équivalentes à « une voix ». Et, dans ce cas, on ne peut jamais être vraiment sûr qu'il n'y a pas eu de fraude sur « la voix » en question.

De fait, on peut aussi dire que même avec un comptage exact, et sans aucune fraude, « la voix » gagnante aurait certainement changé de camp, si l'élection avait eu lieu le jour d'avant, ou le jour d'après. A 50/50, cette « voix », qui fait la différence, est de nature « chaotique » dans le choix de son camp. Elle fluctue tout le temps, rendant le gagnant dépendant du fameux battement d'ailes d'un papillon, même si cette « voix » n'est clairement pas associée à un choix aléatoire : la grande majorité des électeurs votent par conviction.

Peut-on alors expliquer ce phénomène tellement incertain et absurde ? Dans le cadre de travaux sur la dynamique d'opinion, qui s'inscrivent dans le domaine émergent de la sociophysique, un mécanisme a été proposé en 2004 pour expliquer la première occurrence du vote à 50/50 aux Etats-Unis. Il s'articule sur l'augmentation, dans les sociétés occidentales démocratiques, des comportements individuels dits contrariants. Ceux-ci affectent le choix d'individus non pas par rapport à leurs propres valeurs, mais en opposition au choix majoritaire des autres individus autour d'eux.

Dans une compétition binaire, contrairement à l'effet intuitivement escompté d'un creusement des différences dans les soutiens respectifs aux candidats en compétition, les contrariants, au-delà d'une certaine proportion, inversent la dynamique d'opinion majoritaire pour la faire converger vers une parfaite égalité. C'est exactement un tel phénomène qui a été observé en Italie, au Mexique, en Allemagne et aux Etats-Unis. Il faut rappeler que les sondages de début de campagne prédisaient toujours une nette avance pour un des deux candidats.

Cette proposition de l'effet contrariant a été publiée dans la revue de physique européenne Physica, où il était conclu que si son mécanisme était avéré, alors les votes à 50/50 deviendraient de plus en plus fréquents dans l'avenir, ce qui paraissait aberrant à l'époque. L'étude du caractère chaotique du résultat d'un tel vote vient d'être publiée dans la célèbre revue américaine Physical Review. Il y était fait mention des difficultés démocratiques qui seraient inévitablement engendrées par la perte de légitimité des instances élues dans ces conditions.

Et effectivement, dans tous les cas de votes cités, les perdants ont systématiquement contesté les résultats pendant plusieurs semaines. Dans le cas des Etats-Unis et de l'Italie, les contestataires se sont finalement inclinés face à « la voix de différence » pour ne pas déstabiliser leurs institutions. Dans le cas de l'Allemagne, les protagonistes ont ouvert une voix innovante en élaborant un programme de coalition qui associe les deux partis pourtant opposés. Mais pour le Mexique, la pire solution pourrait prévaloir, avec un affrontement violent et un éventuel effondrement de la démocratie.

En conclusion, pour préserver l'avenir du système démocratique ainsi que la stabilité civile de nos sociétés, il devient urgent de concevoir une alternative à la répartition du pouvoir, dans le cas d'élections où la différence entre la majorité et la minorité ne dépasserait pas 1 % des voix. En particulier, parce que le phénomène des votes à 50/50 devrait se reproduire de plus en plus souvent, peut-être même en France aux prochaines élections de 2007.

Serge Galam
Physicien au CNRS, membre du Centre de recherche en épistémologie appliquée (CREA) de l'Ecole Polytechnique

Publié dans Passage en revue

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